Je vais vous raconter une histoire.
Peu importe le moment auquel elle se déroule, elle est intemporelle.
Bien d’autres avant moi l’ont déjà racontée; je vais pourtant, tel un troubadour, me l’approprier.
L’histoire débute dans le Sud, sous les chauds rayons du soleil.
Une jeune femme s’y morfond, tout près d’une falaise.
Le soleil semble la contempler, de son oeil unique, cette énorme plaie rougeoyante.
Elle ne sait plus exactement qui elle est.
Est-elle cette blessure qui brûle dans le ciel en la regardant, est-elle la falaise, est-elle la mer qui s’étend devant ses yeux en ondulant lentement, serpent liquide?
Toute à sa réflexion, possédée par le chant hypnotique qui l’appelle vers l’abîme, elle se met à peindre le paysage qui l’entoure et qui se grave en elle.
Et sans but précis, attache ce dessin à la patte d’un oiseau qui s’envole aussitôt.
L’oiseau vole, guidé par son instinct, et atteint un endroit lointain, dans le Nord.
Et se pose sur l’épaule d’un forgeron.
L’homme est simple, il caresse l’oiseau qui lui semble si beau, et, apercevant le dessin, le déplie et l’observe.
Son univers n’est pas beaucoup plus large que son atelier, et pourtant, sans raison apparente, il est touché.
Quelque chose dans ce dessin parle directement avec son coeur.
L’homme ne sait pas dessiner; encore moins lire, ou écrire.
Frappé par une impulsion, il se lève et prend son marteau.
Il s’approche alors du foyer et se met à forger.
Tout un jour et toute une nuit, il forge, cogne, frappe devant le feu.
A l’aube, le foyer n’est plus que braises rougies.
L’homme épuisé s’assied, et contemple la légion de mots qu’il vient de fabriquer.
Ils sont alignés devant lui, fourbissant leurs armes et attendant leur heure.
Le silence s’installe alors qu’il les contemple, ne sachant pas encore quoi faire de sa création.
Il laisse son regard errer dans les restes du feu.
Cette forme rougeoyante lui rappelle une blessure en se reflétant dans ses yeux.
Et, dans un grondement furieux, les mots jaillissent vers leur mission.
L’intention, la force qui animait le bras du forgeron pendant qu’il leur donnait naissance les dirige, comme une étoile filante.
Les voilà donc sur la falaise, faisant face de leur nombre au coucher de soleil, la couleur rouge se reflétant sur leurs armures de guerre.
Ils mettent alors pied à terre, devant la jeune femme, et voici ce que le bruissement du vent sur ces milliers de silhouettes porta jusqu’à ses oreilles:
“Ariane, c’est ainsi que je vais vous appeler, car dans le lointain un fil vous m’avez lancé, et grâce à ce fil je vous ai retrouvée.
Ariane, votre dessin, si profondément a su me blesser…
Grâce à ce sang qui se répand, je me sens à nouveau vivant.
A ce point vivant que la distance qui nous sépare n’est plus qu’un épiphénomène, malencontreuse occurence que je pourrais effacer dans le galop de mon cheval de fer.
Je ne suis qu’un voleur; je veux entrer chez vous, en vous, et tout prendre, vous prendre, vous subtiliser, et surtout je veux que ce soit vous qui me donniez toutes les clés.
Alors pourquoi rester assis, immobile tel un cadavre alors que la vie tambourine à ma porte au point de l’enfoncer?
Pourquoi mes pieds ne se mettent-ils pas à courir jusqu’au sang pour venir à vous même vous arracher?
Pourquoi donc restai-je comme un spectre dans les limbes plutôt que de vous montrer toute ma réalité?
Parce que j’ai ressenti en vous une blessure qui me dépasse…je ne sais pas comment m’y prendre avec elle.”
Cette légende contient un fond de vérité considérable, et j’ajouterais, même s’il faudrait être aveugle pour ne pas le discerner, que toute ressemblance avec des personnages existants n’a rien à voir, mais vraiment rien, avec le hasard.
Elle se termine abruptement, comme une falaise, et c’est parfait parce que c’est ainsi que sur ce sujet va ma pensée.
Je ne l’ai pas relue, je ne voulais corriger ni les fautes de frappe, ni celles d’orthographe parce que je ne voulais qu’un seul jet, inaltérable, comme une giclée de sang, rouge, pure, vivante.
J’ai eu envie de vous dire cela parce que c’est ce que je ressens, et ne peux rien faire contre cela.
D’autre part, il m’a semblé que vous aviez le droit de l’entendre.
En d’autres termes, et pour résumer clairement ce fatras, vous ne me laissez pas indifférent, mais une partie de moi sent qu’elle pourrait se consumer en vous.